
Il y aurait tellement à dire sur ce livre... le ton d'abord. Cette justesse que tient Tim Gautreaux sur la façon dont les gens simples agissent en ce monde, c'est sidérant de vérité. Ensuite l'ampleur du récit qui va et vient le long du Mississippi mais pas seulement. L'ambition étrange d'un héros qui vacille et dont la moralité au-delà de tout soupçons lui vaut les pires emmerdements. le rythme enfin, cette musique jazz qui entraîne et entraîne encore de pauvres âmes pour un peu de bonheur en boîte de nuit flottante. Les eaux denses et puissantes du Mississippi, le fleuve comme un étrange tueur muet au sang froid.
Ce roman est fantastique. Tim Gautreaux y explore avec maestria la vie de bohème d'une certaine classe de gagne-petits qui bossaient à bord des grands bateaux à aubes du grand fleuve. Ces gens trimaient pendant des semaines, le bateau accostant dans un port le temps de charger une cargaisons de cul-terreux prêts à tout pour dépenser les trois dollars d'économies durement gagnés à la mine, à la scierie ou aux champs. Arrivés sur le dancing, cette clique buvait tant et tant aux rythmes des premiers jazz, parfois les orchestres étaient blancs, d'autres fois noirs. Inévitablement toute cette smala finissait en bagarre générale et notre héros, Sam Simoneaux, vétéran de la grande guerre arrivé en France le lendemain de l'Armistice, était chargé de faire respecter l'ordre.
Voilà pour la première face du roman, mais telle n'importe quelle pièce de menue monnaie, le côté pile comporte un autre dessin. Sam Simoneaux est orphelin de père, de mère, il n'a plus ses frères et soeurs, tous tués alors qu'il avait moins d'un an. Son deuil impossible, Sam Simoneaux va le porter toute sa vie comme un fardeau impossible et, tout comme le Mississippi, plein de fureur contenu.
En attendant que sa fureur éclate, Sam va commettre un impair malgré lui et laisser une petite fille se faire enlever par des malfrats. Sonné, il ignorera tout de la manoeuvre avant que les parents de la fillette le somment de la retrouver.
Le roman oscille entre toutes ces eaux qui sous la plume efficace de Tim Gautreaux prend des airs de grand roman, voire de chef d'oeuvre. Un roman dans lequel on extraie de belles vérités telles que "la seule chose plus triste qu'une chanson triste est aucune chanson du tout". Mais surtout, la seule chose plus triste qu'un roman triste serait pas de roman du tout. Ici, comble de bonheur, le roman est à la fois triste et doux, chaud et froid, humide et sec. Très grand livre.