Torelli a écrit:Pareil qu'Ulys il me reste Dark Knight Returns à lire mais j'avoue que j'ai beaucoup de mal avec le style graphique. Mais je sauterai le pas un jour.

ulys a écrit:Baltimore a écrit:ulys a écrit:Il me reste donc plus que le Dark Knight à lire... mais je n'arrive pas à franchir le pas.
Pourquoi ? a cause des dessins ?
Pour la même raison que Torelli ci-dessus.
Voilà qui m'étonne toujours : c'est un dessin fort, avec une narration claire tout en étant un peu expérimentale, c'est très narratif avec une force d'évocation incroyable.
Déjà, les couvertures sont incroyables en termes d'évocation, ça convoque des images fortes, une ambiance inoubliable :

Et des images chocs, y en a plein dans le récit, qui sont souvent des pleines pages :

Et qui convoquent bien souvent Jack Kirby, ses personnages massifs et son énergie inextinguible, à la barre. On reconnaîtra aussi le Batman au sourire inquiétant de Dick Sprang, mais on se souviendra que Batman qui sourit face aux méchants, c'est aussi le Batman des tout débuts.

À tout cela s'ajoute une narration incroyable, qui a cristallisé plein de choses encore inédites ou peu exploitées à l'époque : une voix off en petits récitatifs syncopés, une narration par écrans télé (que Miller avait déjà essayée dans
Daredevil et
Ronin, et qu'il tient selon moi en partie de l'
American Flagg! de Chaykin, qui est la première systématisation du procédé à ma connaissance).

Et là, je rebondirai sur le sujet même de cette discussion, qui revient peu ou prou (pardonnez-moi si je résume un peu à l'arrache) à dire que certains d'entre nous peuvent trouver dans les comics des choses qu'ils ne trouvent pas dans le franco-belge.
Le
Dark Knight Returns est pour moi un bon exemple. Il est arrivé dans mon parcours de lecteur, à la fin des années80, à un moment où ses apports me semblaient profondément originaux (je ne connaissais pas encore
American Flagg!), très novateurs, et surtout orientés selon une optique où la forme est au service du fond, et que l'adéquation de l'un et de l'autre servent à pousser le récit encore plus loin. En bref, l'une des raisons pour lesquelles le
Dark Knight Returns m'a à ce point électrisé, c'est que j'y voyais un auteur qui utilisait la planche et les cases non seulement pour faire de belles images, mais également pour créer un langage. Ça dépassait le côté "illustratif" que je trouvais dans beaucoup de trucs franco-belge. Là, selon moi, y avait un dialogue entre le texte et le dessin.
C'est particulièrement sensible, selon moi, dans une page comme celle-ci, où il y a à la fois un travail sur la composition (variation sur le gaufrier), sur la définition des personnages (la case verticale est impressionnante par sa composition, son éclairage, son atmosphère, et arrive après un portrait composite fait de petites cases de gros plans…) et sur l'écriture de la voix off (surgissement de la voix off de Batman dans la voix off de Wayne, par exemple…). L'utilisation des marges dans lesquelles se glissent les récitatifs m'a également aussi impressionné. Du coup, je voyais la planche de BD pensée en tant que telle, pas là simplement pour mettre en image le récit. Je voyais…
du style !!!

D'autres planches m'ont laissé pantois, aussi, comme la planche de zapping télé qui ouvre sur le souvenir de l'instant traumatique où tout s'est joué. La composition en pure gaufrier de seize cases, la gestion des palettes de couleurs qui séparent le présent du souvenir, le visage obsédé et obsédant, l'éclairage purement expressionniste, le silence qui éteint la voix off avec les seules images qui parlent, tout ça me disait haut et fort qu'il se passait quelque chose, que j'avais affaire à une narration fortement typée qui utilise les possibilités de la BD d'une manière propre à la BD, en créant des séquences fortes non pas par la forme des cases mais par leur contenu (cadrage, couleurs, émotion véhiculée…)


(là, je vous mets la fin de la séquence, entièrement muette, et un autre morceau pour montrer ; j'ai trouvé le début de séquence mais ça veut pas s'afficher ici…)
Et cette construction en gaufrier n'emprisonne ni le récit ni la narration, puisque, comme pour
Watchmen et son gaufrier de neuf cases, ici, Miller parvient à jouer sur des combinaisons pour regrouper des cases entre elles. C'est comme un tétris dans chacune des planches, avec des petits blocs et des gros blocs.

L'exemple de la première sortie de Batman, quand il rencontre les flics, me semble parlant : la bande du haut (quatre cases fondues en une) a un axe droite-gauche, qui bloque le sens de lecture normal, ce qui est logique, puisque ça marque la rencontre entre Batman et la police, donc c'est un "frein" dans l'action du héros. Les deux cases suivantes ne composent qu'une seule image, mais Miller les sépare bien pour reprendre le cours "normal" de la narration en gaufrier. Les plans serrés et les gros plans alternent, le tout avec une grande expressivité, la gestuelle étant importante (et on sait l'importance qu'attache Miller aux gros plans sur des mains…). La dernière case répond à la première, et dispose d'un axe gauche-droite qui reprend le cours normal du sens de la lecture, et indique que la pause est terminée, que l'obstacle de la rencontre avec la police a été franchi, et que l'action suit son cours.
Pour moi, c'est très fort.
Et je ne parle même pas du jeu sur la lumière, symbole de la révélation, mais aussi de l'affirmation de soi (Batman reprend sa croisade…) et de la compréhension du monde (les flics, même bons, restent dans l'ombre).
C'est juste brillant.
Du coup, moi qui lisais des
comics depuis longtemps, quand j'ai découvert, le même jour,
Watchmen et le
Dark Knight Returns, j'ai senti que je plongeais dans quelque chose qui n'avait pas d'équivalent en franco-belge, en termes d'utilisation des outils de narration.
Bon, ce n'était pas tout à fait vrai : il y avait des gens comme Andreas, mais Andreas, on voyait bien qu'il venait de Wrightson, de Kaluta, des gens du Studio. Et des trucs comme
Coutoo témoigne du fait qu'il regardait Miller avec une grande attention (il en parle dans une vieille interview des
Cahiers de la BD). Je le soupçonne aussi de regarder Simonson (des trucs comme
Monster me poussent à le dire, mais je n'ai pas trouvé de traces dans des interviews… ce qui ne veut pas dire qu'il ne l'a pas dit quelque part, hein…).

Un autre truc que je trouvais chez les Américains et que je trouvais chez Andreas, c'était le souci du lettrage : ses typo, ses titres, l'emplacement de ses bulles, tout cela me donnait l'impression d'un soin intense accordé à cette partie du métier, ce qui me semblait rare en général. Chez Cosey, bien évidemment, qui s'intéresse visiblement au lettrage ainsi qu'aux lignes de tension visuelle dans une planche pour guider le regard et le sens de lecture. Mais autrement, j'avais l'impression que ça se perdait, que le lettrage, c'était juste "remplir les bulles", pour caricaturer. Je ne voyais guère d'exemples en franco-belge que je pusse comparer avec le travail de John Workman ou de Ken Bruzenak.
Le rapport au support, je le trouvais aussi chez Schuiten et Peeters (voire Schuiten seul). La symétrie dans
Nogegon, le rapport à la couleur dans
La Tour, voilà des exemples qui me faisaient dire que ces gens-là utilisaient la BD avec ses propres possibilités, son potentiel, quoi… Un truc que je voyais souvent dans les
comics et pas souvent (en tout cas pas assez souvent à mon goût) en franco-belge.
Donc voilà : voilà pourquoi j'adore le
Dark Knight Returns, et voilà pourquoi il m'a donné des choses que je ne trouvais pas en franco-belge.
Depuis, comme on l'a dit plusieurs fois, des tas d'auteurs qui ont comme moi biberonné aux comics ont injecté ce genre d'approche. Les gaufriers, la voix off, les symétries et parallèlismes, on en trouve dans les polars de Chauvel, dans les drames sociaux de Brunschwig… Des gens qui semblent avoir des lectures en commun avec moi, ce qui fait que je suis porté vers leur travail à cause de ce terreau commun…
Jim