
Année après année, le palmarès BDGest dresse un paysage contrasté, exigeant et vibrant de la bande dessinée contemporaine. L’édition 2025 ne déroge pas à la règle : à travers ses catégories — récit court, série, comics, manga, premier album, jeunesse, couverture, sans oublier les prix spéciaux — elle révèle un secteur plus que jamais en prise avec son époque, traversé par les secousses du monde autant que par les élans de la création pure.
Climat en crise, dérives idéologiques, migrations, quête de sens, mémoire intime, tragédies politiques, fictions uchroniques ou fantastiques : les œuvres distinguées témoignent de la capacité du neuvième art à interroger le réel sous toutes ses formes. Chaque titre, à sa manière, capte un fragment de nos inquiétudes — ou de nos espoirs — et le transfigure par le dessin et le récit.
Le palmarès 2025 consacre des valeurs sûres qui confirment leur maîtrise, mais aussi des voix neuves qui surgissent avec une force inattendue. De la SF introspective de Mathieu Bablet aux tragédies nordiques d’Ayroles et Tanquerelle, du réalisme politique de Férey et Rouge à la fantaisie animalière de Sturm et Stuphin, de l’élégance narrative de Matsumoto à la claque intime de Mansoureh Kamari, la diversité des horizons raconte un medium qui ne cesse de s’enrichir et de se réinventer.
Il y a, dans cette sélection, des récits qui bousculent, d’autres qui consolent, certains qui réparent. Tous rappellent que la bande dessinée est un langage complet, pluriel, capable d’affronter de front les fractures du monde comme de dévoiler les failles invisibles d’une vie ordinaire.
Voici donc les œuvres qui ont marqué l’année, celles qui ont convaincu lectrices, lecteurs, chroniqueurs et jury. Celles qui tracent — chacune à leur manière — les lignes de force d’un paysage artistique en pleine effervescence.
LE PALMARÈS DES BDGEST'ARTS 2025
• Récit court – Europe : Silent Jenny (Rue de Sèvres)
• Série - Europe : Islander 1. L'exil (Glénat)
• Album – Asie : Tokyo, ces jours-ci (Kana)
• Album – Comics : Watership down (Monsieur Toussaint Louverture)
• Premier album : Sibylline, chroniques d'une escort girl (Glénat)
• Album Jeunesse : Mi-mouche 1. Tu veux te battre ? (Dupuis)
• Couverture : Women of the west (Bamboo)
• Prix du Jury Album : Ces lignes qui tracent mon corps (Casterman)
• Prix du Jury Série : Le royaume sans nom (Glénat)
• Prix des chroniqueurs : Rouge signal (2042 édition)
LE PANTHÉON DE LA BD 2025
Cette année, ce sont finalement huit sièges qui sont attribués pour les BDGest' Hall of Fame. Les lauréats sont :
• Catégorie Franco-belge : Cosey et Philippe Druillet
• Catégorie Anglo-saxone : Don Rosa
• Catégorie Asie : Goseki Kojima et Shigeru Mizuki
• Catégorie Scénaristes : Pierre Christin et Jean Dufaux
MEILLEUR RÉCIT COURT
Dire que Mathieu Bablet joue à domicile sur BDGest relève de l’euphémisme. Lauréat avec Shangri-La en 2016, déjà en haut de l’affiche en 2020 avec Carbone & Silicium, il rafle en 2025 la mise avec Silent Jenny, et avec une avance plus que confortable. Dans un futur d’après-catastrophe, à bord de vaisseaux villages qui fendent des déserts stériles, l’humanité se contente de survivre plus qu’elle ne vit. L’espoir d’un renouveau tient peut être dans quelques fragments d’ADN d’abeille à aller dénicher dans les entrailles de la Terre. Jenny, à bord du Cherche Midi, incarne cette mission tout en tentant de préserver un semblant de vie collective dans un monde ravagé par le dérèglement climatique. La technologie de miniaturisation, indispensable pour explorer ruines, sous sols et écosystèmes disparus, a un prix : une calcification lente, inexorable, du corps. Chez Bablet, le champ de bataille est autant intérieur que scientifique et sociétal : cohabitation compliquée, absurdité du quotidien, pression constante, tentation de la dépression.
Écologie, post apocalypse, introspection, vie communautaire sous perfusion, technocratie bornée : le cocktail parle à celles et ceux qui aiment une SF qui gratte un peu la rétine et les neurones. Graphiquement, l’album s’inscrit dans le droit fil des précédents : univers denses, saturés de détails, où déserts et infrastructures complexes se répondent, où l’énergie vitale se heurte à l’emprise progressive de la mort sur la chair. Comme il a été écrit dans nos colonnes, « le dessinateur multiplie les pauses contemplatives, les séquences muettes et celles où les cases s'effacent presque pour laisser la page blanche, renforçant la dimension méditative et l'idée d'une quête de sens sans réponse transcendante ». Pessimisme définitif ou ultime semonce salutaire ? A chacun de trancher.
Groenland, fin du XVe siècle : une terre « verte » surtout de nom, où une petite communauté chrétienne s’accroche vaille que vaille. L’arrivée de deux émissaires se réclamant du Pape réveille curiosité, méfiance et fantasmes de salut. Leur mission officielle : raviver une foi en berne. Qu’en penser ? Disons que sacerdoce et ambition, ça coince sur la rime comme sur le fond. Alain Ayroles – lauréat d’un BDGest’Art en 2019 avec Juanjo Guarnido pour Les Indes fourbes -, épaulé par Hervé Tanquerelle, grand connaisseur des lieux (Groenland Vertigo – Casterman, et l’adaptation des Racontars de Jørn Riel chez Sarbacane), s’empare de la figure d’un Richard III miraculeusement épargné par le sort pour la projeter dans une saga aux accents nordiques. Les réflexes de tyran manipulateur, la maîtrise du mensonge et l’appétit de revanche du souverain vont précipiter la chute d’une colonie déjà campée au bord du gouffre, aveuglement collectif et haine à la clé. La rudesse extrême du Groenland de 1492 n’aide évidemment pas à prendre des décisions sereines, comme en témoignent paysages âpres et corps aux difformités visibles. Sur plus de 250 planches, le récit s’affranchit pourtant des carcans restrictifs en matière d’époque et de lieu pour prendre une dimension plus universelle. (La Terre verte – Delcourt).
Le maître du noir et blanc remet le couvert avec une œuvre qui s’impose comme une évidence. Christophe Chabouté choisit cette fois un gardien de parking comme figure centrale, un homme qui rêve d’ailleurs… de loin, ou plutôt de Plus loin qu’ailleurs (Vents d’Ouest). Quand les coups du sort s’enchaînent et que renoncer n’est plus une option tenable, il faut bien inventer autre chose, un autre horizon, fût il minuscule. Comme le souligne A. Perroud dans sa chronique BDGest, « Mélancolique et “feel good” à la fois, philosophique et un peu naïf (suivant votre niveau de tolérance), Plus loin qu’ailleurs est un concentré d’humanité et de ressenti. Visuellement, le résultat n'est pas en reste, puisque le récit est magnifié par un des plus beaux et purs dessin N&B du Neuvième Art. ». Sorte de carnet de voyage qui érige en principe l’idée de « partir en restant », l’album s’impose comme une variation sur l’option du départ immobile.
MEILLEURE SÉRIE
En tête de ce palmarès, Islander – tome 1 (Glénat) s’impose comme un récit d’anticipation aussi haletant que glaçant de lucidité. Tandis que le continent européen ploie sous les catastrophes et que des réfugiés de tous horizons s’entassent au port du Havre, ultime sas vers un salut incertain, l’Islande semble encore préservée. Encore. Pour combien de temps ? C’est dans ce monde au bord de la rupture que Liam, qui a déjà tout perdu, choisit de tenter sa chance en subtilisant le pass d’une migrante, sans savoir qu’il prend la place d’une femme liée à un mystérieux programme baptisé « Islander ». Ballotté dans le chaos global, il découvre bientôt que l’île refuge se fracture elle aussi autour de la question migratoire. Après Sangoma, le duo Caryl Férey / Corentin Rouge revient avec une trilogie sous haute tension, où espoir, conscience politique et drames intimes s’entrelacent dans des paysages gelés. Un premier tome d’une redoutable efficacité, qui inverse les rapports Nord-Sud et s’impose par son réalisme prémonitoire autant que par son souffle romanesque.
Deuxième marche du podium pour Charlotte Impératrice – tome 4, conclusion magistrale de la quadrilogie signée Fabien Nury et Matthieu Bonhomme. Après avoir traversé l’Atlantique pour plaider la cause de son époux, l’impératrice Charlotte du Mexique découvre en Europe un désert diplomatique : les soutiens s’évanouissent, les alliés se dérobent, l’abandon est total. Isolée, la jeune souveraine bascule dans un égarement profond — parfois violent — dont ses ennemis sauront tirer parti pour l’enfermer. Pour soixante longues années. Cet ultime volume frappe par sa puissance tragique et son refus de toute complaisance. Charlotte de Belgique y apparaît dans toute sa complexité : reine sans royaume, femme broyée par la raison d’État, figure sacrifiée sur l’autel des ambitions impériales. Un épilogue d’une intensité rare, qui referme la série sur une note sombre et bouleversante, à la hauteur de son ambition.
Troisième du classement, Un polar à Barcelone – tome 2 marque le retour aussi inattendu que réjouissant d’Eva Rojas. Lunettes noires, cigarette aux lèvres, fourrure sur mini-jupe : dix-huit mois après Je suis leur silence, la psychiatre la plus imprévisible de Barcelone se retrouve unique témoin d’un corps prisonnier d’une chape de béton. L’inspectrice Merkel et son adjoint Garcia doivent l’interroger, mais Eva n’accepte de parler qu’à une condition : la présence de son propre psychiatre. Commence alors le récit des sept jours ayant précédé le drame, sur fond de disparition inquiétante : João, 19 ans, espoir du football, l’un de ses patients, s’est volatilisé. Jordi Lafebre retrouve ici ses personnages avec un plaisir évident, mêlant suspense et humour dans des dialogues toujours aussi savoureux, tout en explorant les névroses familiales, les héritages psychiques et les zones d’ombre de la ville. Un retour aussi réjouissant qu’abouti, qui confirme tout le potentiel de cette série singulière.
MEILLEUR COMICS
En tête de ce palmarès, Watership Down s’impose comme une odyssée aussi bouleversante que viscérale. Sous les fourrés de collines verdoyantes, derrière l’image d’une nature paisible, se cachent les menaces les plus terrifiantes. Menés par le courageux Hazel et l’énigmatique Fyveer, quelques lapins choisissent l’exil pour échapper à la destruction programmée de leur foyer. Prémonitions, ruses, légendes et sacrifices jalonnent un périple où chaque pas peut être le dernier. Adaptation magistrale du roman mythique de Richard Adams, ce récit intemporel mêle violence sèche et poésie fragile, sang versé et élans d’espoir. James Sturm parvient à restituer toute la puissance symbolique de l’œuvre originale, tandis que Joe Sutphin sublime l’ensemble par des images d’une beauté grave et habitée. On y tremble face aux dangers, on y craint la mort, mais l’on y ressent surtout cette urgence irrésistible de continuer, de savoir, d’avancer. Un classique revisité avec intelligence, destiné à marquer durablement les lecteurs, anciens comme nouveaux.
Deuxième marche du podium pour Helen de Wyndhorn, somptueuse plongée dans un univers où le deuil ouvre la porte au merveilleux. Après la mort tragique de son père, C.K. Cole, écrivain de pulps, Helen est contrainte de quitter sa vie pour s’installer à Wyndhorn House, l’immense demeure de son grand-père. Rebelle, perdue, marquée par l’absence, elle découvre bientôt que les bois qui entourent la propriété abritent des créatures sorties tout droit des récits qu’écrivait son père. L’attaque nocturne dont elle est victime agit comme un révélateur : le monde est plus vaste, plus dangereux et plus magique qu’elle ne l’imaginait. Tom King construit un récit initiatique tout en mystère, où la transmission, la filiation et l’héritage fictionnel occupent une place centrale. Le trait onirique et majestueux de Bilquis Evely, à la fois moderne et délicatement gravé, confère à l’ensemble une atmosphère unique. Une pépite graphique, aussi envoûtante qu’émouvante, qui fait dialoguer fantasy, drame intime et émerveillement.
Sur la troisième marche, Les Carnets de Stamford Hawksmoor s’impose comme une pièce maîtresse de l’univers uchronique imaginé par Bryan Talbot. Dans une Angleterre occupée par la France depuis deux siècles, alors que l’Indépendance semble enfin à portée de main, tensions politiques, violences et complots agitent une société au bord de l’implosion. C’est dans ce climat explosif que Stamford Hawksmoor se retrouve mêlé à une affaire de chantage et de meurtres impliquant les plus hautes sphères du pouvoir. Préquel situé vingt ans avant les événements de Grandville, ce récit entièrement inédit permet de suivre le mentor de l’inspecteur Lebrock, avatar victorien de Sherlock Holmes. Avec près de deux cents pages, Bryan Talbot livre une enquête dense et maîtrisée, tout en offrant une exploration fascinante d’un monde alternatif terriblement crédible. Un album ambitieux, exigeant, qui confirme la richesse et la cohérence d’un univers parmi les plus passionnants de la bande dessinée contemporaine.
MEILLEUR MANGA
Tokyo, ces jours ci suit Shiozawa, éditeur de mangas quinquagénaire qui laisse derrière lui trente ans de carrière avant d’entreprendre une tournée des anciens auteurs dont il s’est occupé. Au fil de ces visites, il dresse le bilan de sa vie et de sa trajectoire professionnelle. Taiyô Matsumoto (Amer béton, Number 5…) signe un récit intimiste sur le virage de l’après carrière, le lien complexe éditeur/auteur et ce que signifie encore « créer » quand on a passé des décennies dans le métier. Les déambulations urbaines du vétéran servent de métronome au récit et donnent à voir un Tokyo des coulisses, celui du quotidien, des arrière cours, des lieux banals battus par la pluie. Loin des codes graphiques standard, ce triptyque confirme la capacité de l’auteur à dépeindre sans fard l’univers dans lequel il évolue, d’homme de l’art autant que de citadin, avec une justesse de ton qui évite l’amertume facile comme la nostalgie déprimante.
Les Carnets de l’apothicaire (Natsu Hyūga – Ki-oon) met en scène Mao Mao, 17 ans, enlevée dans le quartier des plaisirs puis vendue comme servante au palais impérial. Ses connaissances en poisons vont l’installer au cœur des intrigues du harem. La série joue sur plusieurs tableaux : enquêtes, médecine, comédie, romance, le tout dans une Chine impériale peinte avec un remarquable sens du détail. La navigation permanente entre rationalité scientifique et croyances relève de l’équilibrisme maitrisé et donne aux énigmes une saveur toute particulière. La relation entre Mao Mao et Jinshi, officiellement eunuque au service des concubines, oscille entre manipulation, attirance et malentendus, est un autre moteur majeur du récit. Le soin maniaque porté à l’architecture, aux décors et aux costumes constitue un atout de séduction déterminant et offrira à beaucoup l’occasion de découvrir de l’intérieur la hiérarchie très codifiée de ce milieu fermé (concubines, servantes, courtisanes). Le tome 15, retenu pour notre palmarès, se distingue en confiant une enquête à Jinshi tandis que Mao Mao met au jour de nouveaux secrets : la routine n’a pas le temps de s’installer et la série y gagne un souffle neuf.
Avec Asadora !, Naoki Urasawa ne lâche pas la barre. Dès son arrivée en librairie en 2020, la série (Kana) avait tout raflé le prix de Meilleur Manga sur BDGest, et les tomes suivants n’ont pas faibli. Urasawa, orfèvre du feuilleton, orchestre des allers retours constants entre passé et présent, toujours limpides, portés par un sens du rythme redoutable et une vraie science de la tension et du mystère. On connaît la chanson – même si elle n’est plus la même que dans 20th Century Boys – mais difficile de s’en lasser. Kaijū et catastrophes naturelles, deux motifs souvent liés dans la fiction nippone, injectent une dimension grand spectacle qui ne phagocyte jamais le capital sympathie de l’héroïne ni la richesse des seconds rôles. Et après ? À suivre, évidemment : comment imaginer rater un épisode alors que la menace demeure si présente ?
MEILLEUR PREMIER ALBUM
En tête de ce palmarès, Sibylline s’impose comme une révélation aussi brutale que délicate. À 19 ans, Raphaëlle mène une vie qui pourrait sembler ordinaire : études d’architecture à Paris, nuits blanches sur des maquettes, petits boulots pour joindre les deux bouts, amitiés fulgurantes et conversations existentielles. Mais derrière cette façade familière se cache une autre réalité, plus secrète, plus trouble, faite de chambres d’hôtel et de billets glissés en fin de soirée. Pour son tout premier roman graphique, Sixtine Dano frappe juste et fort. À l’encre et au fusain, elle capte avec une grande finesse les tiraillements du passage à l’âge adulte, l’exploration de la féminité et les rapports de pouvoir dans une société encore largement façonnée par le patriarcat et le capitalisme. Intime sans jamais être complaisant, politique sans être démonstratif, Sibylline est une œuvre d’une modernité saisissante, portée par une voix déjà pleinement affirmée. Une entrée en matière impressionnante.
Deuxième marche du podium pour Ces lignes qui tracent mon corps, témoignage d’une puissance rare. Mansoureh Kamari y raconte son enfance et son adolescence en Iran, sous un système où la loi islamique confère aux hommes un pouvoir absolu sur le corps et le destin des femmes. Les faits s’accumulent, implacables : interdictions de rire, de chanter, d’aimer ; mariages précoces ; violences sexuelles omniprésentes ; peur constante et sentiment d’impuissance. Le récit ne cherche jamais l’effet, il expose, frontalement, ce que signifie grandir dans une société où la liberté est confisquée dès la naissance. Mais l’album est aussi celui d’une fuite, d’un arrachement salvateur, et d’une métamorphose. En quittant l’Iran, Mansoureh Kamari reconquiert peu à peu son corps, sa voix, son avenir. Un livre nécessaire, dur, bouleversant, qui transforme l’expérience individuelle en parole universelle.
Sur la troisième marche, L’Amourante propose une variation aussi romanesque que vertigineuse sur notre rapport à l’amour et au temps. À Paris, Zayn tente de comprendre pourquoi Louise l’a quitté alors même que leurs sentiments semblaient naître. La vérité qu’elle lui révèle dépasse l’entendement : Louise est une « amourante », condamnée à ne jamais vieillir tant que quelqu’un l’aime. Née il y a plus de six siècles, elle traverse les époques, de la guerre de Cent Ans aux salons du XVIIIe siècle, de la Venise renaissante à l’Allemagne des chasses aux sorcières. Pierre Alexandrine construit un récit rythmé, plein de suspense et d’humour, porté par un trait affirmé et une narration fluide. Derrière le concept fantastique se dessine une réflexion sensible sur notre obsession de plaire, la peur de vieillir et le prix à payer pour être aimé. Un roman graphique généreux et entraînant, qui interroge avec finesse un thème éternel.
MEILLEUR ALBUM JEUNESSE
Colette, pré ado frêle et timide, ploie sous le deuil de sa sœur jumelle Lison, l’enfant brillante, solaire, disparue. La danse classique, domaine d’excellence de Lison qui vaut désormais à Colette moqueries et comparaisons cruelles, n’est clairement pas pour elle. Une vocation inattendue pour la boxe va peu à peu lui offrir une voie à elle, loin de l’ombre encombrante de la défunte. Mi Mouche (Cazot & Maurel – Dupuis) aborde sans esquive des thèmes lourds : deuil, culpabilité du survivant, handicap, surprotection parentale, affirmation de soi. Le pari des autrices repose sur une accessibilité exemplaire, une identification immédiate et un message que chacun e a envie de s’approprier : ne renonce pas, bats toi pour être toi même et ne lâche jamais.
Le Pêcheur et la Salamandre (Monde & B. Simpson – Dargaud) déroule son récit à partir d’un duo a priori mal assorti mais en réalité diablement complémentaire : Loun, orphelin vagabond, et Nahal, salamandre solitaire. Sur fond de malédiction à briser, ce wave movie – un road movie aquatique, en somme – aligne humour, amitié, péripéties et traversées de lieux propices aux frissons dont les plus jeunes sont friands. La galerie d’animaux anthropomorphes fonctionne à plein, entre designs attachants et caractérisation soignée. Comme il a été noté dans nos colonnes, avec ses 80 planches généreuses, « très convaincant, La malédiction du Poisson Roi s’avère prenant, drôle et bien mené », tout en révélant « une artiste au coup de crayon déjà assuré ».
Le deuxième tome de Foudroyants (Burniat & Kerascoët – Dargaud) confirme tout le potentiel entrevu au lancement. En revisitant un imaginaire mythologique (Icare, Neptune, Atlantide) teinté de fantastique, la série construit une sorte d’uchronie accessible qui parle directement au lectorat visé. Aventure, mystère, mais aussi tourments adolescents (amour, colère, peur) nourrissent des protagonistes très finement caractérisés. Graphiquement, le trait opère un pont assumé entre shōnen et franco belge pour un rendu stylisé, dynamique, parfaitement accordé au tempo du récit et à son goût du cliffhanger. Comme le résume M. Boubariki dans sa chronique BDGest, « Humour, rythme et aventure, le cocktail des Foudroyants fonctionne à merveille avec son duo rafraîchissant et courageux ».
MEILLEURE COUVERTURE
Deux silences et une explosion de bruit : ainsi se compose le podium de cette catégorie. La première illustration, signée Béatrice Tillier, tient presque du panneau d’avertissement : déranger cette pause, c’est risquer de prendre du plomb. La conquête de l’Ouest ne s’est pas faite sans ces pionnières propulsées dans un monde rude où aucune faveur ne leur était accordée. Mais des instants comme celui ci, hors de question de les gâcher. Charme, détermination, résilience, lumière qui filtre comme une promesse : cette première image de Women of the West (collectif – Grand Angle) a tout pour happer l’œil sur une table de libraire.
Changement d’époque, changement de registre avec L’Ogre (Dufaux & Landa – Glénat), qui arrive plein cadre et frappe fort. Grand spectacle, souffle épique, sauvagerie : la figure centrale semble dominer – survoler ? - la masse des combattants qui se percutent dans un chaos de métal et de chair. Le monstre annoncé par le titre n’apparaît pas frontalement ; parfois, les monstres savent se parer de leurs plus beaux atours, y compris pour aller se briser sur un champ de bataille. Cette scène charnière, qui fait le lien avec le tome suivant, laisse presque entendre le fracas des armures, les cris de guerre, les hennissements affolés. Le soin apporté au façonnage (couverture toilée, beau papier) ajoute encore au plaisir, y compris tactile.
Retour au silence, ou plutôt au monde du silence, avec L’Âge d’eau tome 2 de Benjamin Flao (Futuropolis). L’aquarelle s’impose comme médium idéal pour fabriquer un dessin qui vous plonge littéralement dans l’immensité marine. Une goutte d’eau, un peu de pigment, et c’est tout un océan qui s’ouvre, avec cette attente d’une complicité possible entre deux créatures engagées dans un ballet incertain. Comme le note N. Laskar dans sa chronique BDGest, « Le dessin ne se contente pas d’illustrer, il prolonge le récit, l’amplifie, pour l’élever à la poésie ». La fable écologique de Flao, « témoignage d'une inquiétude lucide et d'un espoir tenace », n’oublie jamais d’être belle à regarder.
LE PRIX DU JURY
Le jury a choisi de distinguer Ces lignes qui tracent mon corps, un album dont la force tient à la fois à la justesse de son propos et à l’urgence de sa nécessité. En Iran, rappelle Mansoureh Kamari, la loi islamique fait du père le propriétaire du sang de ses enfants, instaurant un système où la domination masculine s’exerce en toute impunité. De cette réalité découlent les interdictions multiples — rire, chanter, danser, aimer —, la menace du mariage précoce, la violence institutionnelle et les agressions sexuelles répétées, dans la rue comme dans les lieux supposés protecteurs. Le récit avance sans effets inutiles, accumulant les faits, faisant ressentir la peur constante, l’impuissance et l’impossibilité de disposer de son propre corps. Mais Ces lignes qui tracent mon corps est aussi un récit de fuite et de transformation : celui d’une femme qui parvient à quitter l’Iran et à reconquérir sa liberté. Une œuvre d’une intensité rare, que le jury a tenu à distinguer, tout en rappelant qu’elle s’est également hissée à la deuxième place de la catégorie Premier album, signe éclatant de l’évidence avec laquelle cette voix s’est imposée.
Le jury a également souhaité récompenser Le Royaume sans nom, pour la conclusion magistrale d’une trilogie aussi caustique que brillamment construite. Dans ce royaume peuplé d’animaux aux fonctions très humaines — trésorier zèbre, soubrette gazelle, cerf ménestrel —, le pouvoir est incarné par un lion somnolent, entouré de conseillers obséquieux et peu soucieux du sort de ses terres désormais en paix. L’annonce d’un mariage avec une énigmatique Princesse du Nord agit alors comme un catalyseur : complots, doubles jeux et trahisons se multiplient dans un climat de suspicion grandissante. Hommage assumé aux tragédies shakespeariennes, la série mêle politique, drame et aventure pour mieux disséquer les jeux de pouvoir, les ambitions et les renoncements. Dans ce troisième acte, les masques tombent, le sang coule, et la tension atteint son paroxysme. Servi par les dialogues ciselés et l’humour mordant d’Herik Hanna, et emballé avec énergie par le travail graphique de Redec et Lou, Le Royaume sans nom offre une véritable fin, pensée comme telle. Une conclusion généreuse et tragique, qui confère à l’ensemble une ampleur rare et justifie pleinement ce prix du jury.
LE PRIX DES CHRONIQUEURS
Le Prix des chroniqueurs est attribué à Rouge signal, un album qui s’impose par la justesse de son regard et la force de son dispositif narratif. D’un côté, Marley, Clara, Lulu et Evi : quatre amies, « nail artists » dans une onglerie, qui parlent de tout — du travail, des relations, du sexe, des couleurs, du monde tel qu’elles le perçoivent et le vivent. De l’autre, Alexandre, commercial dans une société de matériel artistique, enfermé dans un quotidien morne et solitaire, incapable de créer du lien autrement qu’à travers l’écran de son téléphone. Entre ces deux univers, une rue, une vitrine, un regard qui s’aiguise et se déforme. Peu à peu, Alexandre glisse. Les manuels de drague en ligne, les discours dégradants et les forums masculinistes nourrissent son ressentiment. Il fréquente d’autres incels, adopte leurs codes, embrasse une rhétorique viriliste qui transforme sa frustration en colère. Depuis sa fenêtre, il observe l’onglerie d’en face, ces quatre femmes qui discutent en travaillant, et le fossé se creuse. Rouge signal donne à voir, sans détour ni surplomb, les mécanismes insidieux d’une dérive contemporaine, en faisant dialoguer deux réalités que tout oppose et que pourtant la proximité rend explosives. Pour sa première bande dessinée adulte, après plusieurs albums jeunesse remarqués, Laurie Agusti frappe fort. Traversé par une tension sourde et constante, le récit avance avec une précision implacable. La mise en scène, les compositions rigoureuses et la lumière singulière de la gouache confèrent à l’ensemble une intensité rare. Sans jamais céder à la démonstration appuyée, Rouge signal interpelle, inquiète et impressionne durablement. Un livre nécessaire, dont la résonance a naturellement convaincu les chroniqueurs.
Quelques rappels à propos des BDGest'Arts
Quelques rappels à propos des BDGest'Arts Du 15/12/2025 au 02/01/2026, bdgest.com a organisé ses traditionnels BDGest’Arts. Pour la 23ème année consécutive, les habitués du site (plus de 175.000 comptes actifs début 2026) étaient invités à élire leurs favoris dans 7 catégories.
. Récit court Europe (one shot ou dyptique)
. Série Europe
. Comics
. Manga – Asie
. Premier album
. Album Jeunesse
. Couverture
Pour chaque catégorie, un Jury a établi une présélection de 10 titres maximum publiés en 2025 soumis au vote du public. Ce Jury était composé de dix membres inscrits sur le site, parmi lesquels on trouvait les administrateurs, des chroniqueurs réguliers, un libraire et des amateurs éclairés, tous gros lecteurs de bandes dessinées.
Pour la catégorie 1er album, l'album doit être la première œuvre publiée pour l’un des auteurs au moins.
Pour participer, il suffisait d'être un visiteur enregistré sur le site bdgest.com au moment de l’ouverture du vote, c'est-à-dire le 15/12/2025.
Quelques rappels à propos des BDGest'Arts
Tiré au sort parmi 2.843 participants, L'utilisateur jpley recevra prochainement son prix prochainement.


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