
Metropolis, cité idéale ? Elle a en tout cas été pensée comme telle lors de sa création. Censée garantir une hégémonie totale et durable en Europe en ce début de 20e siècle, elle est pourtant le théâtre de crimes odieux et d'attentats sanglants. Après Masqué, Serge Lehman couche sur papier, joliment dessiné par Stéphane de Caneva, une histoire qui aurait dû prendre la forme d'un roman. À la vue du résultat, on ne peut que s'en réjouir.
Metropolis aurait dû être un roman. Pour quelles raisons avoir choisi finalement la bande dessinée ?
Il y a un an, Metropolis était présenté comme « Une uchronie de quatre tomes qui mettra en scène le Führer dans le contexte d'une Europe des années 30 n'ayant pas connu la Première Guerre mondiale ». Or, dans le premier tome, nulle trace d’Hitler…
S.L. : D'abord, je ne dis jamais "le Führer". Je dis Hitler. Ensuite, ce qui m'intéresse, ce n'est pas l'homme mais le phénomène auquel il a donné son nom : l'hitlérisme. Cette combinaison de cruauté extrême et de ricanement. Hitler se moquait des juifs, dans ses discours publics comme dans ses propos privés. Il les insultait. Mais jamais il n'a assumé la responsabilité de la solution finale. Il parlait de vermine, d'insecticide, et tout le monde riait parce que l'allusion était si claire… C'est ça qui m'intéresse. Cette jouissance des tueurs de masse qui ricanent : "pas du tout, pas du tout, nous parlons juste d'insectes". Ça existe encore aujourd'hui… En ce moment même. Dans Metropolis, on cherche un assassin qui laisse ce genre de traces. Il apparaîtra au moment voulu.
Thriller ? Uchronie ? Fantastique ? Comment pourrait-on définir Metropolis ?
S.L. : Je ne sais pas. Sincèrement.
Comme dans L’Homme Truqué avec la présence de Marie Curie, vous mettez en scène des personnages historiques dans une fiction. Les imaginer dans un autre contexte social ou politique, est-ce un terrain de jeu passionnant ?
S.L. : Oui, bien sûr. Avec un petit truc en plus qui excède le jeu. Un personnage historique transposé dans une uchronie arrive en quelque sorte clé en main. Il est déjà constitué. Certains traits de sa personnalité d'origine subsistent, même simplifiés ou déformés, et le contraste entre les deux versions est une source d'énergie créative appréciable.
Au-delà de l’intrigue principale, la ville est l’un des éléments clés de l’histoire, elle en est presque un personnage à part entière…
SL : C'est lié à ce que je disais au début sur le côté labyrinthique du Metropolis originel. Rien que le nom lui-même. Pour les anciens Grecs, c'était celui de la ville-mère dont dépendaient les colonies. Mais des villes-mères, dans l'histoire occidentale, il y en a plein : Babylone, Jerusalem, Alexandrie, Rome, Paris, New-York… C'est peut-être dû au fait que les villes ont une fonction microcosmique : elles représentent l'univers sur le plan symbolique. Dans la plupart de mes livres, elles vivent. Elles pensent, comme des méta-organismes. Elles émettent des messages qu'on peut décrypter dans le plan des rues ou les flux du système de transport. J'essaie de rendre ça sensible.
Stéphane, comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
S.L. : Je l'ignore. Les albums Masqué faisaient 46 pages. Ceux de Metropolis, 94. Et le nombre de cases par page est à peu près le même dans les deux cas, ce qui veut dire que Metropolis équivaut à deux tétralogies Masqué ou quasiment. Les formats ne sont pas comparables.
SL : Pas pour l'instant.
S.L. : Avec Gess, on lance une série spéciale consacrée au Nyctalope de Jean de La Hire. On revient aux sources, aux feuilletons d'origine, et on leur applique la même méthode de transposition que dans La Brigade chimérique. David (Chauvel, NDLR) m'a aussi proposé de faire un "Sept" que j'écrirai au printemps. Et puis, j'ai une poignée de projets personnels que je suis en train de développer. Différents de ce que j'ai fait jusqu'ici en bande dessinée. On verra ce que ça donne.
S.D.C. : Mon projet le plus immédiat est le tome 2 de Metropolis sur lequel nous avons commencé à travailler. Parallèlement, je développe deux autres projets qui, je l’espère, se concrétiseront à plus long terme.