V
éritable garçon manqué, Jeanne joue à brandir une épée de bois pour défendre sa douce amie Marie, quand elle ne s’enfonce pas au cœur de la forêt de Domrémy où une vieille guérisseuse lui enseigne les légendes et rites pré-chrétiens. Mais, lorsqu’elle devient nubile et que sa compagne de jeu est mariée, elle se rebelle, refusant sa féminité. La mort de Marie dans un incendie accidentel conduit la jeune fille à embrasser son destin : contre le sacrifice de sa personne, elle connaîtra une année de gloire. Après avoir été initiée au Sabbat, Jeanne rallie la Cour de Charles VII à Bourges afin de guerroyer contre les Anglais. Sur place, d’autres sorcières, très proches du trône, l’attendent pour la guider.
Sainte ou sorcière ? Tour à tour l’une et l’autre, Jeanne d’Arc l’a été, demeurant néanmoins un mystère aussi bien de son vivant que six siècles après sa disparition. En s’emparant de cette figure, combien instrumentalisée, décriée ou portée au pinacle, dans le cadre de la désormais défunte collection Sorcières, Valérie Mangin (Destins, Du plomb pour les garces, KGB, Luxley, Trois Christs) prenait un certain risque. Le premier volet du diptyque consacré à ce personnage prouve qu’elle a parfaitement su relever le défi.
Dans L’épée, le récit s’intéresse aux débuts de Jeanne d’Arc, à sa formation et à ses premiers hauts faits d’armes en les enrobant et auréolant d’une part de fantastique, procédant des pouvoirs attribués à l'héroïne, et de propres croyances. En effet, la scénariste a tranché : la Pucelle est une sorcière, versée dans les traditions des vieilles religions païennes, tout en montrant une façade des plus pieuses, frôlant la sainteté. L’ambivalence des croyances médiévales, certes ancrées dans le christianisme, mais longtemps imprégnées par les « superstitions » pré-chrétiennes, est ainsi intelligemment évoquée. Sorcellerie et Moyen-Âge obligent, tous les éléments qui en procèdent – Sabbat en tête – sont mis en scène et viennent peupler les pages et l’imaginaire afin d’offrir une dimension aussi fantastique que mystique à l’histoire. Bien rythmé, prenant, le récit s’inscrit en outre parfaitement dans l’époque décrite et s’approprie du mieux possible le contexte d’alors, ainsi que les personnages que Jeanne a pu côtoyer et qui ont pu l’orienter. Les plus intéressants sont évidemment l’incontournable et sulfureux Gilles de Rais et Yolande d’Aragon, dont le rôle ne manque pas de piquant.
Le plaisir est également au rendez-vous côté graphisme. Le trait légèrement gras et assez expressif de Jeanne Puchol (Assassins, Les abîmes du temps, Les enfants sauvés) et son découpage clair portent agréablement l’histoire, tandis que les couleurs d’Elvide de Cock (Tir Nan Og) créent de belles ambiances. Si l’héroïne, brune et bien bâtie, ne se révèle pas spécialement féminine, en dehors de ses attributs bien visibles, elle correspond néanmoins bien à l’image du garçon manqué qu’elle incarne et n’est absolument pas idéalisée. De même, certains détails relèvent d’une certaine malice particulièrement goûteuse, comme ces auras, rappelant tant les auréoles des saints, qui viennent nimber les têtes des sorcières et leur sert de signe de reconnaissance.
S'attaquant sous un angle original au mythe de Jeanne d'Arc, L'épée s'avère captivant et ouvre avec bonheur un diptyque dont on attend déjà la suite.
Poster un avis sur cet album