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récis de discussion urbaine et contemporaine. A la manière de L’homme qui marche, Riad Sattouf se ballade et prend le temps d’écouter, de regarder. La thématique n’est cependant pas la même : là où Taniguchi célèbre une certaine forme de beauté, Sattouf se fait le chantre des angoisses de la France qui a peur. Il vous est peut-être arrivé d’être le témoin de ces instants surréalistes du petit théâtre de la rue. Lui, c’est son quotidien, il serait même passé docteur ès comportements, c’est tout du moins ce qui se chuchote dans les couloirs d’Angoulême. De chacune de ces scènes saisies sur le vif, il parvient à retranscrire la substantifique moelle en deux coups de cuillère à pot sur une planche. La couverture est à elle seule fort éloquente : un condensé de vulgarité qui s’affiche tête haute. Le contenu est à l’avenant, exprimé à voix haute pour que tout le monde en profite.
Alors, les sauvageons sont-ils parmi nous ou, miroir, mon beau miroir ? Vaste question… Négligemment balancée à mi-parcours, l’histoire du gang des barbares vue du côté des filles interpelle tant elle ne dépare pas plus que ça du reste de l’album. Tout aussi négligemment balancés, un repas organisé par le ministère de la culture et la montée des marches du festival de Cannes ne jurent pas davantage dans le paysage. Autour de cette folle agitation, la vie du commun des mortels se poursuit en tentant de se maintenir à niveau ; il faut bien vivre avec son temps. L’espace d’un instant, Riad Sattouf se fait aussi visionnaire et esquisse une idée de la pensée dominante qui pourrait prévaloir dans quelques années. Ça ne fait pas rêver. Comme pour toutes les bonnes choses un peu fortes en goût, et même si l’art de Sattouf est subtil, il convient de savourer (lire par tranches) pour éviter l’indigestion.
Rions du spectacle qui nous est proposé et, avec le cynisme attendu et d’un pas assuré, entrons dans la danse.
Second tome de "La Vie Secrète des Jeunes", poursuivant dans la ligne directe du premier, soit l'observation - précise - et la retranscription - impitoyable - de scènes "de la vie quotidienne". Alors, quoi de neuf par rapport au premier volume ? Pas grand chose en fait, les thèmes principaux émergeant de ces chroniques pour le moins brutales restant grosso modo les mêmes : parents abusifs, ados bas du front, musulmans au discours ambigu vis à vis de la société française, histoires de cul ou d'amour parfois compliquées mais généralement triviales... C'est un portrait assez noir de l'humanité que dresse Sattouf ! Au point que, malgré le rythme addictif de ces pages, malgré la force et la justesse du dessin, malgré les sourires que le livre nous arrache ça et là, c'est une sorte d'accablement qui nous gagne, à force. Mais ce qui finalement est le plus gênant, c'est que l'apparente "neutralité" de Sattouf derrière son principe - assez froid - de transcription du réel encourage paradoxalement une vision un peu surplombante de cet enfer (les Autres) auquel le lecteur se refusera logiquement d'appartenir : les non-Parisiens y verront une raison supplémentaire de hair Paris, les racistes y trouveront la confirmation que les Arabes et les Blacks devraient être chassés, les vieux cons détesteront les jeunes cons, et vice versa... Alors, s'il y a quelques pages qui transcendent le livre (qui le sauvent, à elles seules ?), ce sont celles - terribles - décrivant l'inconscience totale des "meufs" du Gang des Barbares : là, Sattouf touche quelque chose de vertigineux, et met son objectivité au service d'une vérité essentielle, même si largement incompréhensible.