A
vocation d’autobiographie édulcorée (c’est assumé), l’auteur évoque sa première fugue pour échapper au monde réel en parlant d’un « voyage de repérage ». Traduction, sans réelle explication, il plaque tout et plonge dans les conditions de vie d’un sans domicile fixe. Suivent une seconde évasion, le recommencement d'une vie plus structurée et un flash back explicatif. Les retours dans le cocon familial sont eux survolés. Toutes ces joyeuses tranches de vie ne pourraient se passer d’un éthylisme de rigueur, la dernière partie se situe dans un centre de désintoxication.
Hideo Azuma raconte son existence de vagabond, à ne pas confondre avec clochard, terme qu’il juge moins classieux. Pour sa première virée, il s’installe à la lisière de la ville, dans des sous-bois. Pour sa seconde évasion, l’expérience aidant, c’est le milieu urbain, plus pratique, qu’il choisit. Son récit est bien moins brutal que Soupe froide de C. Masson, son trait est plus en rondeur et surtout moins expressif. Mais il s’agit d’un choix cohérent et c’est avec distance, par le biais de l’humour qu’il appréhende sa condition, cela alors qu’il admet être passé non loin de la mort par une nuit enneigée. Pour ce faire, il use de détails pratiques qui ont l'odeur du vécu... Pour goûter pleinement ce décalage, même les poubelles fouillées sans relâche semblent propres, il ne faut pas s’arrêter à l’ambiance graphique relativement aseptisée.
Puis vient la rédemption, il renoue contact avec ses semblables, reprend un travail qui n’a rien à voir avec son passé de mangaka et se montre dur à la tâche. Mais l’alcool ne lâche pas les proies faciles et le rappelle à son bon souvenir quand il semble reprendre pied. Flash-back explicatif de cette dérive, le rythme de fou imposé aux auteurs, et là, difficile de ne pas faire la comparaison avec le comics Pussey ! de D. Clowes. Si l’américain sent bon la matière adipeuse et une certaine idée que l’on peut se faire du bordel outre-Atlantique, le japonais est lui fidèle à l’image soignée et anguleuse de l’asiatique. La cadence infernale est retranscrite avec efficacité par une organisation de l’espace qui se densifie à grand renfort de textes et de dialogues jusqu’au point de non retour, la boucle est bouclée. Le lecteur peut percevoir que dans cette partie, l'auteur fait preuve de moins de recul face aux événements. Plus concerné ?
La dernière partie évoque avec sueurs et tremblements le dépassement de la ligne rouge dans le domaine de l’alcoolisme et le passage dans le bien nommé « pavillon des alcooliques ». Sans doute la moins intéressante, H. Azuma parait plus prédisposé à décrire les troubles de ses petits camarades qu’à se livrer à une véritable introspection, c’est dommage.
Deux interviews accompagnent ce manga et apportent quelques précisions utiles ; régulièrement ponctués par le rire de l’auteur, ce symptôme de nervosité mêlée à de la gêne pourrait laisser entendre que tout n’est pas réglé. La lecture de sa BD va dans ce sens et ne laisse transparaître aucune prétention dans ce domaine.
Malgré quelques longueurs, il demeure une impression de lecture très agréable, emplie d’autodérision à propos de moments difficiles sans jamais sombrer dans la lourdeur ou le voyeurisme. C’était le parti-pris de l’homme qui les a vécus et c’est assez bien réussi.
En 1989, subitement, pour échapper à la pression que lui font subir ses
éditeurs, Hideo Azuma décide de tout lâcher et de disparaître dans la nature.
Pendant plusieurs mois il aura une vie de clochard avant de rentrer chez lui. 3
ans plus tard il disparaît à nouveau, vagabonde, se met à travailler dans une
entreprise de gaz, et redonne à nouveau signe de vie. Et enfin, en 1997, il
passe par un hôpital psychiatrique pour soigner son alcoolisme.
Trois expériences pour autant de chapitres (+ un passage assez long sur la
dur vie d'auteur de manga, sans cesse harcelé par ses éditeurs).
Ce qui est intéressant avec ce manga c'est que Azuma raconte tout avec un
détachement et une distance certaine, évite l'appitoiement sur lui-même et
n'oublie pas de placer beaucoup d'humour dans ses pages. L'auteur avoue
même avoir éviter de raconter les moments les plus durs et les plus
misérables.
On suit ainsi avec plaisir (si je puis dire) toutes les petites astuces et
débrouillardises que ce nouveau vagabond utilise pour survivre et pour passer
le temps. C'est raconter de façon assez linéaire, avec beaucoup de textes en
voix-off, le tout illustré par un trait rond, comique, et sous lequel la moindre
poubelle paraît très propre. On se met assez facilement dans la peau de
l'auteur et on suit avec intérêt ses péripeties.
Le reste de l'album est un peu moins intéressant, même si le passage dans
l'entreprise de gaz garde de l'intérêt et que la description que fait l'auteur de
son alcoolisme est criante de vérité.
Bien que l'album souffre parfois de quelques longueur, cela reste très instructif
et agréable à la lecture. On regrette néanmoins qu'Azuma fasse l'impasse sur
un certain nombre de points pourtant important (son retour au foyer, sa
relation avec sa femme, les réactions de ses proches...).