M
anakor est la servante de Kaal, cuisinier du chef de la cité de Miril. Celui-ci l'ignore, tant il est doué et dévoué à sa tâche. Malgré tout, elle espère en secret qu'il la voie enfin car elle brule de désir pour lui, au grand dam de son aïeule qui n'est pas du tout du même avis ! Cette dernière ne se retient d'ailleurs pas pour lui brailler à l'oreille des sarcasmes depuis l'au-delà car il se dit qu'à partir d'un certain âge, tout individu civilisé possède son « chuchoteur », un ancêtre décédé qui s'invite à tout moment dans la conscience. Un jour, Kaal est accusé d'avoir dérobé une partie du trésor de la communauté. Profitant de la menace d'un gigantesque incendie qui s'approche, il fuit avec Manakor et une complice. Une course commence alors, contre le feu d'abord, contre les traditions ensuite.
Le Néolithique est une période fondamentale avec ses innovations techniques et inventions dans les domaines de l'agriculture, l'élevage ou encore l'architecture. C'est également le passage du nomadisme au sédentarisme ; les premiers villages et donc les premières sociétés apparaissent. C’est sur cette révolution primordiale que s’appuie Nicolas Puzenat (Mégafauna) s'appuie pour construire sa chronique. L'auteur décrit les bienfaits de ce cycle, néanmoins il souligne également les effets pervers de ces progrès. Une constatation qui trouve une forte résonance avec l'époque actuelle. Mais, loin d’être un manuel sur la Préhistoire, Aux Soirs de grande ardeurs tisse une véritable intrigue intelligente et étonnante où la voix des anciens n'est pas celle de la raison, loin s'en faut ! Le lecteur va tout d'abord suivre le sort de quelques membres du village pour se focaliser ensuite sur le destin de l'héroïne. Histoires d’amour, de pouvoir et de famille s’entremêlent. Avec ses dialogues ciselés, ses personnages bien campés décrits avec une grande finesse, l’équilibre parfait entre fiction et véracité immerge dans les bouleversements de l'Histoire pour livrer un conte qui en dit beaucoup sur l'humanité.
Avec en toile fond le bouleversement néolithique, Aux soirs de grandes ardeurs propose le récit initiatique d'une femme qui s'enhardit et se révèle à elle-même. Ce mélange relativement intéressant est propice à la réflexion car il donne un écho pertinent à l'époque actuelle.
Passionné d’Histoire et d’archéologie, Nicolas Puzenat prend soin de le préciser au début du livre, « Aux soirs de grande ardeur » est avant tout un récit de fiction qui ne recherche pas l’exactitude historique, et on lui sait gré de cette honnêteté ! Pour cela, il s’est tout de même inspiré des travaux des spécialistes pour raconter cette histoire qui se déroule pendant la révolution néolithique, où l’humanité découvrait l’agriculture et l’élevage, abandonnait le nomadisme pour se sédentariser.
Il sera difficile de ne pas faire le rapprochement avec son diptyque « Mégafauna », qui était davantage une uchronie médiévale fantaisiste. Comme pour son prédécesseur, « Aux soirs de grande ardeur » permet à son auteur d’y développer plusieurs thématiques sur la manière dont fonctionne une société humaine, notamment avec sa hiérarchie, ses croyances et ses mythes. De ce point de vue, c’est assez crédible, et l’ouvrage souligne amèrement que le pouvoir a toujours été voué à la corruption et d’abord dans l’intérêt de ceux qui le détiennent avant celui de leurs citoyens. Mais contrairement à « Mégafauna », la société décrite ici est très patriarcale, et à ce titre plus proche de notre réalité, les femmes n’ayant que des fonctions subalternes, même si les choses ont — heureusement — bien évolué depuis la montée en puissance des mouvements féministes.
Mais le récit est aussi une histoire d’amour mettant en scène Manakor, cette jeune servante un peu potelée qui fantasme secrètement sur son maître Kaal, qui, quant à lui, semble totalement indifférent à ses suppliques silencieuses. Sous les conseils toxiques de sa chuchoteuse, qui n’est autre que sa grand-mère, Manakor va devoir faire la part des choses en faisant davantage confiance à sa propre intuition. Car c’est ici l’élément fantastique du récit, une croyance selon laquelle les humains ont tous leur chuchoteur dédié, sorte de fantôme d’un ancêtre ou d’un parent représentant cette petite voix intérieure qui nous est tant familière, mais qui dans le récit apparaît comme négative et illustre bien la façon dont peuvent naître les superstitions. Quant à la « potentielle » histoire d’amour, d’abord à sens unique, elle va évoluer vers une sorte de triangle amoureux, avec l’irruption de la jeune nomade Ferline, amante secrète de Kaal, dès lors que l’incendie de forêt obligera les habitants à quitter la cité.
Et c’est un autre élément qui servira de toile de fond à l’histoire : un énorme incendie qui ravage la forêt environnante et sera le catalyseur d’une quête initiatique pour Kaal et sa servante. On serait bien tenté de faire un rapprochement avec les « mégafeux » qui se manifestent de plus en plus fréquemment dans notre monde actuel — notamment les plus récents qui ont dévasté des quartiers entiers de Los Angeles — en les voyant comme le symptôme d’un bouleversement de la société. Dans le livre, c’est le nomadisme qui se confronte à la sédentarisation (on peut juste supposer que l’incendie est un acte malveillant de la part de ceux qui désapprouvent l’arrivée du progrès puisque cela n’est pas dit explicitement). Dans notre réalité, les effets du changement climatique menaçant de plus en plus le confort de nos sociétés.
Le dessin de Nicolas Puzenat reste toujours aussi fouillé, avec force détails sur l’architecture, les outils, les armes et les parures en usage il y 10 000 ans. On apprécie beaucoup son côté « artisanal », antithèse d’un certain académisme un peu lisse que l’on vérifie souvent dans la bande dessinée, qui amène beaucoup de fraîcheur à la narration. On relèvera également l’effort sur la mise en couleur, en particulier dans la représentation des paysages forestiers, indifférents et pourtant fragiles face à la menace du feu.
Si la narration est peut-être un peu moins prenante que « Mégafauna », l’ouvrage vaut davantage pour son aspect documentaire et sociologique, sous la loupe du conteur qu’est Nicolas Puzenat. La conclusion arrive comme une ode à la liberté, où l’on découvrira une Manakor littéralement transfigurée, résultat d’une quête initiatique accomplie.