C
omme des millions de juifs d’Europe orientale, la famille Feinberg a fui la Russie à la fin du 19e siècle pour se rendre aux États-Unis, et plus précisément dans le Lower East Side de New York. Entre un père souvent absent et effacé et une mère acariâtre, les sœurs jumelles, Esther et Fanya, cherchent rapidement leur indépendance, avec des fortunes diverses. La première devient danseuse, puis prostituée, dans un cabaret burlesque. La seconde apporte son aide à une avorteuse aux idées féministes très arrêtées et qui prône l’abstinence. Avec des destins aussi radicalement opposés, les chemins des deux adolescentes s’éloignent progressivement jusqu’à la rupture.
Dessous (Unterzakhn pour le titre original) est le premier ouvrage publié par Leela Corman, une jeune illustratrice américaine. Des difficultés d’adaptation d’une communauté déjà montrée du doigt aux parcours de femmes libres qui s’affranchissent peu à peu du giron familial, l’auteure livre un récit à la fois dense et léger. Dense par les thèmes qui y sont abordés, par les contradictions incessantes entre les choix des gamines et l’éducation qui leur a été prodiguée, par la noirceur du tableau qui est dressé et ce, à quelques années seulement de la Grande Dépression. Pourtant, l’œuvre est aussi d’une grande légèreté, facilitée par la qualité des dialogues, vifs et percutants, puisant allègrement dans le yiddish. Chapitré de façon chronologique, excepté un flashback en milieu d’album revenant sur la vie du père Feinberg en Russie, le récit se trouve allégé, rendant la lecture aisée et fluide. Un sens du rythme expliqué en partie par une récente interview réalisée par le site Comic Book Resources : « C'est ainsi que j'entends et que je parle. Je suis une danseuse. Le rythme me vient naturellement. Je ne dois pas y travailler. Et le langage est un rythme à part entière. »
Une gestuelle que l’on retrouve également dans un dessin en noir et blanc très aérien, dans lequel les corps se meuvent dans un ballet perpétuel. Le trait est lâché mais conserve néanmoins toute l’expressivité des personnages, allant parfois même jusqu’à la caricature sans pour autant que cela nuise à l’authenticité de l’histoire.
Deux cents pages d’une rare élégance font de cette première œuvre une belle réussite. À découvrir.
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